L'étourdie

Bonjours à tous,

Aujourd'hui c'est le 22 août et donc c'est le :




Je reprends l'explication du site officiel : 



" Le 22 août, date anniversaire de la naissance de Ray Bradbury (l'auteur de Fahrenheit 451), nous fêterons les livres, les auteurs et les lecteurs. Partagez votre passion avec le monde entier et surtout, faites passer le mot." Pour en découvrir un peu plus, direction le site officiel de l'événement !

J'ai participé l'an dernier déjà avec cette petite nouvelle (littérature blanche ) dispo à la lecture sur Wattpad. Je récidive cette année dans la catégorie plus romance Chick-lit avec un texte un peu plus long. Je vous propose de découvrir l'histoire d'une rencontre dans les transports en commun qui, je l'espère, vous feras passer un joli moment et vous laissera le sourire aux lèvres ;)

Happy Ray's Day à tous !





Et pour les réfractaires à Wattpad, voici aussi l'histoire sur le blog, n'hésitez pas à commenter !


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L’étourdie


Le métro parisien ressemble à tous les métros du monde. Les usagers des transports en commun ont la caractéristique d’être pressés, anonymes et fuyants. L’important est d’aller d’un point A à un point B, le plus vite possible et sans incident fâcheux. Or, depuis que Nathan prend la ligne un, tous les matins à la même heure, suite à une mutation au sein de sa boîte, il doit faire face régulièrement à des désagréments.
D’un naturel routinier, il s’installe toujours dans le troisième wagon. Il a repéré l’endroit du quai où s’arrête le métro et s’y tient précisément pour monter parmi les premiers. Il s’assoit rarement, il préfère rester debout, surtout à cette heure de pointe. Chaque jour, il profite des vitres pour vérifier son apparence, pourtant parfaite, comme d’habitude. Son travail auprès des clients mécontents d’une grande firme l’oblige à bien présenter. Aussi porte-il un costume taillé sur mesure. Peut-être ses cheveux sont-ils un peu trop longs, mais à peine. C’est la seule concession qu’il se refuse de faire à un look BCBG. Selon son ex, cela lui donne un air « canaille » et l’idée l’amuse.
Nathan est conscient que sa vie avance sur des rails et que l’imprévu n’a pas voix au chapitre dans son existence, mais il s’en accommode très bien. L’ordre au quotidien le rassure, tant pis si cela n’est pas en accord avec son époque. Alors quand débarque dans le métro une petite tornade rousse montée sur talons, il ne lui accorde pas de prime abord une attention particulière. Car personne ici ne se voit vraiment, on évite de s’attarder sur les autres. Hommes et femmes sont trop occupés par leur téléphone, leur journal ou la musique qui les isolent.
Malgré tout, difficile de ne pas la distinguer dans la masse. Le premier jour, elle se jette dans la rame au moment où la porte se referme. Sa robe manque de rester coincée, mais elle la dégage in extrémis. Ensuite, au lieu de se tenir tranquille, elle force le passage pour s’installer plus loin et du coup, à quelques pas de lui. C’était là que leurs regards se rencontrent pour la première fois, par reflet interposé. Nathan, par habitude, retourne assez vite à son smartphone.
Et depuis, chaque matin il la croise. Elle prend le métro deux stations après lui. On la repère facilement entre sa chevelure flamboyante et sa valise à roulettes en imitation cuir matelassée rose bonbon. Parmi la foule grise, elle détone. Comme si cela ne suffisait pas, elle porte toujours des robes chamarrées assez courtes, de gros bijoux ou des accessoires bizarres, comme une paire de gants en daim à boutons colorés en plein mois de juin, une ribambelle de fausses fleurs perchées dans sa coiffure... Presque sans y penser, il commence à la chercher chaque jour et la détaille, avant de revenir à son téléphone.
Jusqu’à ce jour où il la trouve devant lui.
— Bonjour, je suis désolée de vous déranger…
Il ne répond pas, attendant qu’elle finisse sa phrase. Dans le métro, on est suspicieux, c’est ainsi. Entre les SDF qui font la manche, les gens étranges ou saouls, la méfiance s’impose.
— J’aurai besoin d’un mouchoir, explique-t-elle, devant son mutisme têtu.
Il cligne des yeux, surpris, et tâte ses poches d’un geste automatique. Finalement, il déniche un paquet de Kleenex. Il le lui tend et elle hésite un peu avant de le prendre. Elle baisse la tête et bafouille un remerciement, son visage soudain coquelicot est bien assorti à son boléro grenat. Ils restent face à face et Nathan remarque qu’elle est jolie. Fine, des joues rondes et des pommettes discrètes, elle a le nez busqué et des lèvres charnues. Un front large que dissimule une frange en biais lui donne un air intelligent, presque hautain. Impression aussitôt contredite par ses yeux expressifs et pétillants.
C’est ainsi que l’enfer de Nathan commence. Chaque jour, elle se faufile dans sa rame et finit toujours par le rejoindre. Dès que leurs regards se croisent, elle lui sourit – comme si cela pouvait décemment se faire dans le métro ! – et systématiquement quémande auprès de lui une chose ou une autre. À croire qu’elle oublie tout chez elle et se balade nue comme un ver à travers la capitale.
Plusieurs fois, il la dépanne en mouchoirs, ou lui prête un euro, pour qu’elle puisse s’offrir une « chocolatine » en arrivant à sa station. Voilà comment il comprend que son accent vient du Sud-Ouest. Puis elle entre dans une période chewing-gum. Il se rachète même une boîte, car elle lui vide la sienne.
Une fois son pillage accompli, elle lui parle de tout et de rien : le retard du métro la veille, le temps, le poids de sa valise qui l’encombre – elle lui explique au passage être représentante en produits pour le corps et effectuer des démonstrations dans divers salons de beauté –, la saleté de certaines rames et des coins des couloirs souterrains qui se transforment en pissotières… Autant de sujets qu’elle évoque avec légèreté, virevoltant de l’un à l’autre sans paraître y prendre garde.
Nathan la laisse discourir ; dans son métier, on attend de lui qu’il soit sociable et il réussit à merveille dans le domaine. En quelques phrases, il charme les femmes et sympathise avec presque n’importe quel homme, bref c’est un don. Pour cette raison, il est chargé d’arrondir les angles avec les clients mécontents. Son bagout et son sens de la répartie le sortent de bien des contentieux et chez lui cela a l’air naturel contrairement à un commercial. Il semble avenant et cette confiance qu’il inspire presque malgré lui, fonctionne même sur les rouquines envahissantes du métro apparemment.
Alors il la laisse faire, résigné. Sa réserve ne la gêne pas, la preuve : elle parle pour deux. Le plus souvent, elle évite de le regarder en face, dans une forme de timidité qu’il ne s’explique guère, surtout avec ses manies d’Arsène Lupin, qui vous déleste les poches, avec votre autorisation en prime. Elle donne plus l’impression d’être téméraire que timorée. Et pourtant, elle s’obstine à fuir la confrontation. À plusieurs reprises, il réussit à intercepter son regard et se divertit de la mettre mal à l’aise. Froid et silencieux, il la dévisage sans un mot. En général, elle finit par baisser les yeux et s’embourbe dans de drôles de monologues. Et souvent, elle disparait quelques jours après ça. Mais au final, elle revient toujours, comme le lundi têtu ou le moment déprimant de recommencer le ménage.
Ce matin-là, Nathan se retrouve à faire le plein pour ne pas se trouver dépourvu quand la rouquine sera venue ; il achète donc plusieurs paquets de mouchoirs de rechange, des chewing-gums, et là où il s’inquiète vraiment, c’est lorsqu’il attrape un tube de Menthos à la pomme et un parapluie de sac sur un coup de tête. Parapluie arc-en-ciel ! Il n’osera jamais s’en servir lui-même. Le premier, il l’attribue très vite à l’explication de la veille : elle a évoqué une envie de « sucrée » et une passion pour les « douceurs ». Le parapluie lui semble une précaution nécessaire. Vu leur relation, il craint qu’un jour elle ne lui réclame le sien et qu’il finisse trempé par sa faute. Simple prudence.
La mine sombre, il mâche ses Menthos, bien décidé à décimer les preuves du crime. Il est furieux de se comporter comme un mouton docile, ravi d’être tondu plusieurs fois la semaine par une inconnue.
Oui, elle parle un français correct et cela le séduit. Il aime les mots désuets dont elle parsème son discours – qui dit encore « je vais aux commissions » ou « et il eut l’outrecuidance de me répondre… » ? – ça, et sa tendance à la métaphore, même quand elle est parfaitement inutile. Jamais elle n’a émis un juron devant lui et à l’heure actuelle, cela lui paraît aussi bizarre qu’adorable. De manière plus terre à terre, elle a des jambes et une chute de rein qui excuseraient bien des fautes. C’est sûrement les vêtements près du corps qu’elle porte sans en devenir vulgaire qu’il doit accuser. On peut être une belle femme, au visage mutin, sans se croire obligée de profiter des hommes !
Tout occupé par sa colère, il ne la voit pas se glisser jusqu’à lui et seul le bruit des roulettes de sa valise claquant au sol le ramène à la réalité. Elle lui sourit, et un instant, ses yeux pétillants lui font même oublier qu’il se trouve à deux doigts d’un clochard malodorant, un lundi matin pluvieux, à même pas huit heures, dans une rame bondée.
— Je peux ? J’adore les Menthos !
Sans réfléchir, dans un geste maintenant automatique, il lui tend le paquet et, de ses ongles laqués de rouge, elle en extirpe deux qu’elle détaille, gourmande.
— Pomme verte, excellent choix ! Je raffole des bonbons acidulés ; Arlequins, rubans qui piquent…
— Moi aussi !
Ils se tournent de concert et contemplent le clochard qui réclame son dû, paume ouverte.
— Tenez !
Aussi sec, elle rétrocède sans sourciller l’un de ses Menthos au sans-abri, avant de poursuivre la conversation comme si de rien n’était. Nathan secoue la tête, abasourdi par la scène et le naturel confondant de la jeune femme.
— Vous allez bien ? s’enquiert-elle, alarmée par sa mine sombre.
Longtemps, il la dévisage en silence et elle a le bon goût de rougir, peut-être enfin consciente de son sans-gêne. Elle n’ose plus sortir un mot et il l’encourage en se renfrognant comme rarement. Il attend sa station avec impatience et le moment où il pourra la planter là. Il se promet de prendre le métro plus tôt dès le lendemain. Il ne veut plus avoir affaire à elle. L’arrêt La Défense se matérialise derrière les vitres et il s’élance vers les portes comme si sa vie en dépendait.
Dans le fond, son énervement lui paraît exagéré et pourtant, il réalise qu’il s’est laissé faire, car elle lui plaît. Il s’est habitué à l’entendre lui raconter ses petites histoires, à critiquer mentalement le bordel qu’elle emmène partout dans sa besace – un peu la version moderne de Mary Poppins, mais en tellement plus sexy – pour finir par lui demander quelque chose, la bouche en cœur. Il a accepté tout ça, pour son sourire ; le plus beau de toute la rame, quel que soit le matin ou l’heure. Et visiblement, elle sait en abuser. Il se trouve bête et déteste l’idée d’avoir été manipulé. Il a été jusqu’à lui prêter son portable pour qu’elle envoie un SMS urgent. Qui cède, même quelques minutes, son téléphone à une inconnue ? Absolument personne.
Il remonte au pas de course le quai et se dirige vers la sortie Calder-Miró. L’esplanade apparaît et il s’y engage sans ralentir. Bientôt, il retrouvera son rôle et son sourire automatique. À nouveau, il semblera jovial et plaisant, comme tous les autres jours. Même s’il lui faudra se forcer un peu plus que d’habitude, pour oublier cette attirance enfin admise et bien inutile au final.
— Attendez !
Il se retourne et à quelques pas de la sculpture monumentale de ferraille rouge, se trouve sa rouquine. Aussitôt, ce possessif l’alerte. « Sa » rouquine ? Il est devenu fou ou quoi ? Elle se met à courir, entraînant avec elle sa valise ridicule. Avec le bruit de ses talons en prime, elle provoque un ramdam pas permis, et les passants tournent la tête vers eux.
— Mais vous me suivez maintenant ? Qu’est-ce qu’il vous manque ? Cinquante euros ? Mon numéro de carte bancaire ? Une dizaine de paquets de mouchoirs ? Quoi ? Dites-moi, je vais me rendre au Monoprix du coin et régler le problème une bonne fois ! éructe-t-il à la jeune femme abasourdie.
Toute la frustration et le mécontentement accumulés au cours de plusieurs semaines s’expriment à cet instant. Elle le dévisage comme s’il venait de lui pousser un deuxième nez. Alors qu’elle secoue la tête, ses joues se teintent d’un fard monumental.
— Je… mais… vous n’avez jamais refusé, et…
— Je suis juste poli ! Contrairement à d’autres, raille-t-il, mauvais. Mais quand j’ai compris que vous n’arrêteriez pas avant d’avoir dévalisé mon appartement entier, je me suis enfin résolu à faire ce que j’aurais dû dès le départ : vous ignorer. Vous êtes une calamité ambulante ! Vous demandez sans cesse un objet ou un autre, c’est insupportable ! Une fois, deux fois, passe encore. Mais tous les jours ? Ras-le-bol, trouvez un nouveau pigeon.
Mâchoire crispée, il reprend son chemin. Finalement, il doute de retrouver son masque habituel à temps, une première.
— Attendez ! hurle-t-elle à son dos.
Il ne ralentit pas et un bruit de course le poursuit. Elle le rejoint avec une vivacité étonnante, vu la hauteur à laquelle elle culmine avec ses fichus talons. Décidée, elle se place en travers de sa route. Il remarque qu’elle a carrément abandonné sa valise. Cette femme n’a aucun sens commun. On ne laisse pas une valise derrière soi en plein Paris sans se la faire voler, ou mieux, déclencher un vent de panique et activer un plan Vigipirate.  
— Je tiens à m’expliquer…
— Ce n’est pas nécessaire, contre-t-il, guindé.
— Au contraire.
Elle s’accroupit sans crier gare et sort de son sac une ribambelle d’objets qu’elle étale en éventail devant lui. Abasourdi, il contemple l’amoncellement : mouchoirs, paquet de chewing-gums de trois marques différentes, un parapluie rétractable – violet aux motifs floraux réchappés des années soixante-dix totalement improbables –, une petite bouteille de gel hydroalcoolique, etc.
Nathan soupire et se baisse à son tour, gêné par leurs positions respectives.
— Vous essayez de me prouver que vous vous amendez ? Que vous vous êtes équipée pour arrêter…
— Du tout, le coupe-t-elle. Je vous montre que je suis l’une des personnes les plus organisées que vous ayez croisée dans votre vie. J’ai tout ce qu’il faut… tout le temps. Il n’y a pas plus méthodique et ordonnée.
Nathan a la drôle d’impression de s’entendre parler, et il secoue la tête, complètement perdu. Il la dévisage un moment. Elle mordille ses lèvres furieusement et l’une de ses mains tient avec la force du désespoir la courroie de son sac Mary Poppins… qui finalement porte bien son nom.
— Je ne comprends pas, avoue-t-il.
Elle baisse le nez et soupire avant de lui faire face à nouveau.
— Je le vois bien… Je vous vampirise depuis plusieurs semaines, parce que je n’ai rien trouvé d’autre pour vous adresser la parole. Vous paraissiez si renfrogné ! J’ai improvisé. Chaque jour, je cherche quelque chose dans mon sac pour me donner une idée, puis je vous le demande… La seule chose qui me manquait, c’était une bonne raison de vous parler, explique-t-elle tout à trac.
À la lumière du soleil, loin des néons blafards de la rame, elle lui semble d’autant plus jolie et il contemple les objets étalés entre eux.
— Je me suis même envoyé un SMS de votre portable, supposant que c’est la situation qui me bloquait… sans jamais oser vous rappeler.
Il finit par pouffer et commence à ramasser les affaires de la jeune femme.
— J’ai envie d’un café, en auriez-vous dans votre besace magique ? s’enquit-il d’une voix basse, intimidé d’enfin comprendre qu’il se fait draguer depuis des jours sans rien y entendre.
Il affronte son regard et lui adresse un sourire qui ferait fureur à son travail, la version honnête de sa mimique de séducteur habituel.
— Je ne crois pas, répond-elle.
Son visage est encore impassible, mais elle retient son souffle et il se rend compte qu’il en fait de même, troublé. Sans un mot, elle exprime tant d’espoir que Nathan doit se concentrer pour ne pas l’embrasser sur le champ.
— Il nous faut y remédier, propose-t-il.
Elle se relève d’un bond et va chercher sa valise, toujours abandonnée à quelques mètres de là. Alors qu’ils marchent vers un petit troquet parisien, Nathan se dit qu’à l’avenir, il devra se montrer plus curieux et moins suspicieux… et surtout plus clairvoyant ! Heureusement que sa rouquine est têtue, et là il se permet le possessif pour le coup. Peut-être a-t-il tort de s’enfermer dans sa bulle dès qu’il monte dans une rame de métro ? Il est temps pour lui de sortir de cette routine qui l’isole si facilement, même au sein de la foule. 

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